Face aux ténèbres / William Styron

Publié le par Marie

J'ai découvert cet écrivain aujourd'hui à mon travail. Il est mort le 2 novembre 2006 à l'âge de 81 ans. C'est mon patron qui m'en a parlé, me disant que son roman "Face aux ténèbres" ou il parle de ça dépression est très fort et touchant...

A soixante ans, l’écrivain américain William Styron sombre dans une profonde dépression. Plus tard, lorsque se seront dissipées les ténèbres et qu’il aura recouvré les bonnes sensations nécessaires à tout être humain pour avoir envie de continuer à vivre, il se lancera dans la rédaction de sa "chronique d’une folie" avec pour but avoué de mieux appréhender la morbide expérience qu’il a dû subir tel un pantin à la merci d’un sadique marionnettiste.

Ce texte bref et limpide, composé avec tact et sans acrimonie, s’ouvre sur une anecdote que son protagoniste consent à nous narrer dans l’intention de nous démontrer la réalité de son état critique. Cela se passe à Paris en 1985, où Styron est convié à recevoir le Prix Mondial Cino del Duca, "décerné chaque année à un artiste ou à un savant auteur d’une oeuvre reflétant des thèmes ou principes empreints d’un certain humanisme". Au cours de la cérémonie, notre lauréat parvient encore à faire bonne figure... jusqu’à ce qu’irrémédiablement s’installe l’insidieuse confusion mentale qui le transforme peu à peu en une espèce de zombie incapable d’articuler un mot, terrassé qu’il est par une affolante angoisse.

La voilà la gageure de William Styron : tenter de décrire l’indescriptible. Trouver les mots les plus adaptés afin de rendre compte de cette souffrance abyssale qui oppresse et déstabilise à ce point. Cela ne fait aucun doute pour l’auteur du Choix de Sophie : il faut avoir vécu cette tempête sous un crâne, sinon l’on ne peut être en mesure de s’imaginer à quoi ressemble vraiment une aussi incommodante déconvenue psycho-affective. Il se souvient en effet que lui-même autrefois ne disposait pas non plus de l’aptitude qui lui aurait permis de deviner l’intensité du désarroi dans lequel se débattait son ami Romain Gary, assistant impuissant à sa descente aux enfers. Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir conscience de la déréliction habitant tous les poètes du bonheur perdu, notamment dans les toiles tourmentées de Van Gogh ou en prenant acte du suicide de Primo Levi, pourtant rescapé des camps de la mort mais exténué par son harassante lutte pour la vie. Car le problème majeur de toute dépression réside dans son lien avec un hypothétique suicide. Vague éventualité devenue projet imminent, Styron nous raconte son flirt avec le néant, cette incontrôlable attirance vers un gouffre obscur et insondable. Tout dans la géographie intime du persécuté est susceptible de donner la mort, les couteaux de cuisine, les verres brisés pouvant servir de couperets, la poutre du grenier en guise de gibet de potence... Au comble de sa terrible affliction, qu’il compare à une noyade sans espoir de secours, c’est en réécoutant la Rhapsodie pour contralto de Brahms que se profile enfin dans sa tête une éclaircie supposant une guérison jusqu’alors improbable. "Cette mélodie, à laquelle comme à toute forme de musique - en fait, comme à toute forme de plaisir - j’étais dans ma torpeur resté insensible depuis des mois, me transperça le coeur comme une dague, et dans un flot de souvenirs rapides, je repensai à toutes les joies qu’avait connues la maison".

Après son rétablissement, bien sûr que Styron voudrait connaître la cause exacte de son spleen démesuré. Mais il est suffisamment lucide pour savoir qu’aucune solution à l’énigme ne le contentera plus qu’une autre, plusieurs pistes pouvant élucider en partie le processus de décomposition. Toujours dans pareil cas, nous essayons de comprendre en simplifiant les données auxquelles nous avons accès et en nous raccrochant à des évènements que nous estimons significatifs. C’est parce que rien n’est absolument évident que nous avons recours à de sommaires explications. Mais chaque tentative de réponse, aussi judicieuse soit-elle, n’est jamais satisfaisante, puisque nous avons affaire à un mystère présumant une recherche souvent avortée car trop pénible, celle-ci nous renvoyant brutalement à notre misérable condition de mortel.

Ce qui irrite particulièrement Styron, c’est la dépréciation des personnes dépressives par les soi-disant bien-portants, qu’ils traitent sans vergogne de sujets fébriles, de pleurnichards, d’entités dénuées de toute volonté... Ces jugements à l’emporte-pièce ne peuvent qu’être ressentis comme immérités et infamants par tous ceux qui ont eût à en découdre avec les déroutants symptômes de cette maladie chahutant le corps qui réagit et se rebelle, palliant ainsi à l’atrophie du cerveau, organe temporairement inapte à produire de la pensée conquérante. Car il s’agit bel et bien d’une maladie et rien d’autre, que l’on a encore du mal à considérer comme telle tant ses origines et sa complexe mécanique nous échappent. Et c’est aussi dans le choix et l’emploi du mot "dépression" qu’il y a méprise : "un substantif à la tonalité insipide et dépourvu de toute dimension doctorale, indifféremment utilisé pour décrire une période de déclin économique ou une ornière dans le sol, un mot parfaitement invertébré pour qualifier une maladie d’une telle gravité".

Face aux Ténèbres est ce genre de livre qui autorise un regain de dignité pour les victimes de ce germe maléfique que nous portons tous en notre for intérieur, même si c’est la plupart du temps à notre insu, et se déclare ou pas selon le vécu et la sensibilité de chacun, un état de latence dont il faut se méfier comme du volcan endormi... Malraux disait à ce propos : "J’ai connu des dépressions qui donnaient des leçons à l’Enfer".

William Styron, Face aux Ténèbres (chronique d’une folie), Gallimard/Folio, 130 p.


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fabrice 04/11/2006 13:22

Un livre qui a l'air interessant!J'aime bien ton blog, on fait un échange de liens?:-)bon week-end!fabrice

Marie 04/11/2006 13:29

Hello Fabrice,Merci pour ton message....Tu es déjà dans mes liens depuis un certain temps...Si tu veux mettre le mien pas de problème, merci...A bientôt

Barbarette 04/11/2006 11:46

Je suppose que ce genre de livre doit être d'un grand soutien aux personnes qui vivent ces souffrances en se pensant incomprises. En revanche, si tout va bien, c'est le genre de livre que l'on a pas forcément envie de lire, un peu lourd quoi. Il est bon de savoir qu'il existe, au cas où ;o)

kéline 04/11/2006 11:02

inconnu pour moi mais ce voyage au bout de la souffrance qu'il décrit dans le roman dont tu parles me donne très envie de le découvrirBises Marie la douce :)bon week end