Robert Walser / extrait

Publié le par Marie


Au bord du lac
drapé de je ne sais plus très bien
quelle mélancolie pluvieuse
et sombre

Un soir, après le repas, j’allai encore en hâte au bord du lac drapé de je ne sais plus très bien quelle mélancolie pluvieuse et sombre. Je m’assis sur un banc sous les branches dégagées d’un saule et ainsi, m’abandonnant à des pensées vagues, je voulus m’imaginer que je n’étais nulle part, une philosophie qui me procura un bien-être étrange et délicieux. L’image de la tristesse sur le lac, sous la pluie, était magnifique. Dans son eau chaude et grise tombait une pluie minutieuse et pour ainsi dire prudente. Mon vieux père avec ses cheveux blancs m’apparut en pensées, ce qui fit de moi un enfant timide et insignifiant, et le portrait de ma mère se mêla au doux et paisible murmure et à la caresse des vagues. Avec l’étendue du lac qui me regardait comme je le faisais moi-même, je découvris l’enfance qui me considérait elle aussi, comme avec de beaux yeux limpides et bons. Tantôt j’oubliais tout à fait où je me trouvais, tantôt je le savais de nouveau. Quelques promeneurs silencieux allaient et venaient tranquillement sur la rive, deux jeunes ouvrières s’assirent sur le banc voisin et commencèrent à bavarder et là-bas sur l’eau, là-bas sur le lac bien-aimé, où les larmes douces et sereines coulaient paisiblement, des amateurs de navigation voguaient encore dans des bateaux ou des barques, le parapluie ouvert au-dessus de leurs têtes, une image qui me fit rêver que j’étais en Chine ou au Japon ou dans un autre pays de poésie et de rêve. Il pleuvait si gentiment et si tendrement dans l’eau et il faisait si sombre. Toutes les pensées sommeillaient puis toutes les pensées étaient de nouveau en éveil. Un vapeur sortit sur le lac; ses lumières scintillaient à merveille dans l’eau lisse et gris argent du lac qui portait ce beau bateau comme s’il éprouvait de la joie à cette apparition féerique. La nuit tomba peu après, et avec elle l’aimable invitation à se lever du banc sous les arbres, à s’éloigner de la rive et à prendre le chemin du retour.

Robert Walser,
Retour dans la neige,
traduit de l’allemand par Golnaz Houchidar, 1999
pp. 94-95


Publié dans Livres

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Golnaz Houchidar 20/03/2007 06:51

La traductrice se réjouit de voir que l'intérêt pour Robert Walser augmente dans les pays francophones. POursuivez !

Marie 20/03/2007 19:26

Bonsoir,Merci pour votre message.Je suis très touchée !Je regrette un peu que le site sur Robert Walser ne soit pas en français....Meilleures salutations.

irene 29/10/2006 20:51

moi aussi je suis heureuse de découvrir cet auteur, c'est très interressant.

domi 29/10/2006 20:34

Merci pour toutes ces informations je ne connaissais pas cet auteur bonne soirée